Les développements récents de la robotique ont permis de mettre en place un certain nombre de dispositifs visant à augmenter à la fois l’expérience d’apprentissage et d’enseignement.

Nous porterons notre attention sur trois d’entre eux :

  • askMyClass, l’assistant vocal intelligent d’Amazon intégré à la salle de classe
  • le MeBot, un télérobot développé par le MIT
  • la WoW Room, une salle de classe en ligne.

En quoi ces nouveaux outils viennent-ils faciliter, soutenir, renforcer ou encore optimiser les espaces et pratiques d’apprentissage ? Quel(s) rôle(s) occupent-ils dans la salle de classe, vis-à-vis des apprenants et des formateurs ?  Et enfin, quelles sont les limites ou questions critiques à soulever dans une approche prospective de ces outils ?

askMyClass

En 2016, Amazon annonçait la conception de sa technologie conversationnelle : Alexa, un assistant personnel intelligent, censé faciliter la vie quotidienne domestique par la commande vocale instantanée (e.g. “Alexa, allume la machine à café et fais-moi un café.”)

Rapidement après sa mise en vente (2018), de nouveaux usages hors du foyer ont commencé à se de développer et notamment dans le domaine de l’éducation. C’est la promesse de la jeune start-up askMyClass, soutenu par un des fonds d’investissement californien les plus célèbres (le YCombinator) : le premier assistant vocal pour les enseignants.

Cette entreprise propose aux enseignants d’adopter un assistant vocal (en l’occurrence, Alexa) pour se soulager des petites tâches répétitives quotidiennes, et ainsi avoir des temps de classe « plus productifs » : l’assistant peut faire l’appel pendant que l’enseignant prépare la première activité, commander le lancement d’une vidéo sans manipulation, ou encore diviser la classe en petits groupes de façon aléatoire. Ce type de dispositif permet aussi de gérer plusieurs groupes de travail en même temps : certains récitent leurs tables de multiplication à l’enseignant, et d’autres à l’assistant. Il ou elle peut également demander à l’assistant vocal de lancer des activités pour la classe, comme un problème de mathématiques ou un quizz sur des dates d’histoire. Enfin, dans la formule AskMyClass, les enseignants peuvent devenir eux-mêmes la voix d’Alexa et proposer ainsi des compétences qu’ils souhaitent déléguer. C’est ainsi qu’a été intégrée la commande « brain breaks » qui consiste à guider les élèves dans des courts exercices physiques ou de relaxation pour faire une pause. De manière plus générale, les assistants vocaux utilisés en classe autorisent un accès à l’information simplifiée : si une question émerge au cours d’interactions et que l’enseignant n’a pas de réponse précise à apporter ou que des informations lui manquent, les élèves peuvent directement poser la question à l’assistant vocal, branché sur Google.

Autrement dit, cet outil conversationnel viendrait soulager et faciliter le travail d’animation de l’enseignant et introduire une nouvelle source de savoir, en cas de besoin, dans l’équation pédagogique élèves-enseignant.

Mais aujourd’hui ces technologies conversationnelles (e.g. Alexa, Google Home, etc.) sont encore débutantes dans les usages éducatifs. Cela est en grande partie due aux réticences concernant la protection des données des étudiants vis-à-vis des géants du Web : bien qu’ils n’enregistrent pas les conversations tant que leur nom n’est pas prononcé (théoriquement), ces assistants vocaux entendent en permanence car ils doivent être à l’affut de toute commande…

Elles soulèvent également des questions plus directes quant à la place du formateur ou de l’enseignant dans le triptyque pédagogique enseignant-assistant-apprenant : quelles compétences ou tâches peut-on déléguer ? Quelles situations cherche-t-on à optimiser et en vu de quel(s) gain(s) pour les enseignants et les apprenants ?

Mebot

Un autre enjeu de fond, historique mais actuel, qu’abordent ces nouveaux outils est celui de l’enseignement ou de la formation à distance. En effet, si la question technique de la distance semble avoir été résolue par la visioconférence, la dimension qualitative des échanges à distance demeure un sujet clé… Surtout lorsqu’il s’agit d’échanges pédagogiques qui requièrent des interactions de qualité, dynamiques et en grande partie fondés sur des indices non-verbaux !

Le MeBot, télérobot développé par le MIT Media Lab est une technologie de téléprésence devant permettre à ses usagers de se sentir véritablement présent dans une location à distance : « The next best thing to being there » (i.e. « La meilleure solution après être là physiquement »).

Contrôlé par la personne à distance via une interface dotée de capteurs, le MeBot n’affiche pas uniquement le visage de la personne : il se déplace, incline la tête, s’exprime avec ses bras, adopte certaines postures corporelles… Autrement dit, il est capable d’utiliser les indices d’expression sociale propres à la communication humaine en vue de reproduire plus fidèlement les interactions présentielles. Les résultats préliminaires de R&D sur le MeBot sont encourageants : ce robot socialement expressif est considéré comme étant plus engageant et aimable que les outils statiques, il permettrait également plus d’engagement et de coopération entre des collaborateurs que ses homologues statiques. Ces dispositifs de téléprésence ont notamment été testés en université pour permettre à des étudiants malades ou hospitalisés de poursuivre leur scolarité (presque) dans les murs, auprès de leurs pairs. Certains usagers (U.S) témoignent : « elle explique qu’elle avait le sentiment d’être physiquement en classe avec les autres et d’être présente dans deux environnements en parallèle, sa chambre et la salle de cours distante. » ; « Au bout de quelques jours d’utilisation par un même élève, les enseignants ou les autres élèves interpellent le robot dans les couloirs en l’appelant par son prénom. On parle à Simon, pas au robot. »

Est-ce inquiétant que des robots humanoïdes (i.e. capables d’imiter les apparences et comportements humains) puissent un jour se substituer à une personne réelle ? Si cela est possible techniquement, ce n’est pas l’enjeu ici, au contraire : les télérobots ne sont pas là pour remplacer l’humain, ils sont là pour faire exister de la façon la plus authentique possible une personne absente physiquement afin que les interactions soient (presque) aussi réalistes qu’en présentiel. N’est-ce pas plutôt un exemple de la manière dont ces outils robotiques permettent de maintenir notre humanité en abolissant la distance ?

la WOW Room

La dimension qualitative des interactions à distance est un enjeu stratégique clé, notamment dans les organisations à dimension internationale comme c’est le cas de beaucoup d’entreprises ou d’établissements d’enseignement supérieur. La fameuse école de commerce internationale madrilène (IE Business School) a ainsi développé une classe à distance combinant la présence d’un professeur et le soutien d’une intelligence artificielle pour optimiser les interactions enseignant-étudiants : la WOW Room (pour Window.On.the.World)

En plus d’avoir accès en un clic à tous ses contenus pédagogiques ou de pouvoir traduire en direct des échanges dans une langue étrangère, un professeur qui enseigne dans la WOW Room dispose d’une quantité d’informations considérable sur ses étudiants et leurs états cognitifs… En effet, à l’aide d’une technologie de reconnaissance faciale qui capte des données sur le visage des étudiants, l’enseignant peut notamment identifier les chutes d’attention ou alors les étudiants qui participent moins que les autres (nombre d’interventions pendant la séance). Un cadre rouge se met alors à clignoter autour du visage de l’étudiant en question, permettant à l’enseignant de le relancer avec une question par exemple. Il peut également obtenir des informations sur les émotions de base des étudiants (joie, surprise, peur, colère, dégoût, tristesse) et comprendre ainsi leurs réactions à ce qu’il présente. En captant ce type d’information, la plateforme peut notamment proposer des « diagnostics cognitifs » pendant le cours et ainsi faciliter l’ingénierie pédagogique au fil de l’eau: « Si je constate que tel ou tel exemple ne retient pas l’attention, que personne ne répond à tel sondage ou qu’une plaisanterie ne fait pas rire les étudiants, cela me permet de réajuster en temps réel mon cours. » (Professeur à la IE Business School). Enfin, une composante clé de ce dispositif de big data est l’évaluation de la performance en classe. La directrice de l’innovation pédagogique de l’école déclare ainsi que tout l’enjeu consiste à « savoir comment participent les étudiants, s’ils apportent une idée nouvelle, s’ils se contentent de répondre ou de développer les idées des autres […] l’échec n’aura plus sa place. »

D’emblée, on voit se dessiner de nombreuses mises en garde face à l’usage de ce type de dispositif : à quelles fins l’enseignant va-t-il collecter des données aussi intimes que les émotions sur ses étudiants ? Où s’arrête sa légitimité pour obtenir ce type d’information ? Qui est en charge de réguler cela ? À quel point les étudiants doivent-ils être avertis ? Comment ces données sont-elles protégées ? En effet, il n’est pas du tout neutre de mettre au point des dispositifs aussi intrusifs dans le milieu de l’enseignement et a fortiori, de l’entreprise !

 

Références :

https://goaskmyclass.com/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Amazon_Alexa

https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/aux-etats-unis-les-assistants-vocaux-peinent-a-trouver-leur-place-en-classe.html

http://robotic.media.mit.edu/portfolio/mebot/

http://robotic.media.mit.edu/wp-content/uploads/sites/14/2015/01/Sigi-HRI-10.pdf

http://archives.lesclesdedemain.lemonde.fr/education/un-robot-comme-camarade-de-classe_a-75-4835.html

Vidéo promotionnelle de la WoW Room :

Site internet de la WoW Room : https://www.ie.edu/madeofchange/

Pour aller plus loin :

https://www.edweek.org/ew/articles/2018/06/12/how-and-why-ed-tech-companies-are-tracking.html

http://www.costech.utc.fr/IMG/pdf/synthese_donnees_personnelles_en_milieu_universitaire.pdf

https://www.lemonde.fr//campus/article/2016/11/01/a-madrid-des-etudiants-sous-l-il-de-big-data_5023668_4401467.html